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Atelier réalisation d’un film pour une classe de troisième : la création d’un point de vue

lundi 6 février 2006, par Benoît Labourdette.

Festival International de Films de Femmes de Créteil, 2005

Dans le cadre du Festival International de Films de Femmes de Créteil, une section, "Graines de cinéphages", cofinancée par l’Académie de Créteil, est à destination des élèves des collèges et lycées de la Région.

Dans cette section, le Festival propose un atelier réalisation, animé par Benoît Labourdette.

Compte-rendu de l’atelier de réalisation en mars 2005.

Comment faire faire un film à une classe entière ? Approche pédagogique.

L’enjeu n’est pas de faire un film, l’enjeu est l’apport au niveau pédagogique pour les élèves. Tout le travail, dans ce type d’atelier, consiste à mettre en place les dispositifs de réalisation audiovisuelle qui vont être les plus bénéfiques pour les élèves, dans leur découverte de "l’envers du décor". Le film lui-même est un exercice, un fil conducteur.

L’atelier réalisation se déroule en trois mâtinées.

- Mâtinée découverte : la classe est divisée en 4 groupes, qui découvre chacun, à tour de rôle, quatre pôles, répartis dans une grande salle : le cadrage, l’éclairage, le son, l’analyse.

- Mâtinée préparation du tournage : les 4 groupes préparent, répètent, chacun une partie des scènes du film.

- Mâtinée réalisation : les 4 groupes tournent les scènes du film. Puis le montage du film est fait collectivement, manipulation par l’animateur.

La découverte par soi-même

Le premier jour, les élèves sont face à un matériel qu’ils doivent appréhender eux-mêmes, très concrètement : ce sont les rallonges qui tirent, les projecteurs brûlants, l’image trop sombre ou trop claire, le son pas assez fort, etc, qui amènent les élèves à prendre conscience de la réalité matérielle du travail de production des images et des sons. En quelques instants, du fait de leur relation directe à cette réalité, l’image est démystifiée, ils vivent le fait qu’elle ne peut pas être magique.

Le film lui-même

Comment faire ce film ?

Nous n’avons pas parlé de scénario. En amont, je demande aux enseignants de faire en sorte que la classe écrive un scénario.

Ce qui se passe concrètement, souvent, c’est que c’est l’enseignant, lui-même passionné de cinéma, sinon il ne serait pas là, qui prend en charge, au mieux la mise au forme, et souvent l’écriture même du scénario. Mais cela n’est pas grave. Tout cela, ce sont des outils pédagogiques, et ce qui compte, à travers l’expérience que les élèves vont vivre, c’est ce qu’ils vont en apprendre en traversant cette expérience, ou plutôt ce dont ils vont être enrichis.

Le scénario de la classe de troisième en 2005

Pour résumer le scénario : il s’agissait de parler des violences familiales. Deux amis du grand frère d’une jeune fille viennent le voir en lui disant qu’ils l’ont vue dans la rue, "habillée comme une pute", en train de "traîner avec un vieux". Le frère, hors de lui, va dans la chambre de sa soeur, qui est en train de lire sur son lit, et la frappe.

Une situation assez réaliste pour eux, qu’ils souhaitent dénoncer avec ce film.

La préparation du tournage

Faire répéter les acteurs, construire les décors, préparer les axes de prise de vue, des costumes, donner à chacun un rôle précis pour préparer ce tournage.

Le tournage

Investir les élèves, par l’encadrement, dans une méthode de travail professionnelle, où chaque élément est validé avant que de commencer le tournage, chacun assumant son rôle. Faire en sorte de simplifier le découpage technique, afin que le tournage puisse se faire assez vite, et le montage aussi. Concentration de tous pendant ce moment. Cette concentration a été rendue possible du fait que chacun avait conscience, de par sa propre découverte personnelle, de l’importance de chaque détail, que les images et les sons ne pourraient exister que grâce à la conjonction globale de tous les paramètres.

Le tournage se passe très bien.

La scène dans la chambre du frère, dans laquelle les deux copains viennent lui annoncer la nouvelle, et la scène dans la chambre de la soeur, où le frère vient la frapper.

Le montage

Pour moi, un moment essentiel du travail, auquel j’ai laissé suffisamment de temps, pour pouvoir faire sentir aux élèves, leur faire parcourir le chemin de la construction du point de vue :

Nous faisons un premier montage, en suivant le scénario, dans lequel, tout d’abord on voit les deux copains arriver chez le frère, puis le frère sortir, arriver dans la chambre de la soeur, et frapper la soeur.

Nous avons travaillé sur la qualité des raccords, du découpage, le rythme. Un montage parfait, si l’on peut dire.

La construction du point de vue

Et puis, on regarde le film, et je leur demande ce que dit ce film au spectateur. Ils se rendent compte, petu-être pas tous, mais plusieurs assurément, que ce film n’a pas de point de vue, ou a plutôt un point de vue très contestable, à l’inverse du projet de départ : on voit cette situation, et le film ne nous dit rien sur l’attitude du frère, on peut tout à fait voir ce film et y conforter son point de vue que le frère a eu bien raison de frapper sa soeur ! Le but à tous, explicité au départ, avec ce projet de film, était de faire l’inverse : il s’agissait de dénoncer ce type de pratique.

Que se passe-t-il ?

La réponse vient par la mise en pratique du montage pour construire le point de vue, que je fais devant eux :

- Je mets au tout début du film, en première image, un plan de la soeur, toute seule dans sa chambre, en train de lire. Elle se présente donc déjà comme le sujet principal du film, ce qui n’était pas le cas dans la première version.

- On voit ensuite le frère dans sa chambre, et les deux copains qui arrivent. Pendant leur discours accusateurs sur la soeur, on fait un insert sur la soeur, toujours en train de lire tranquillement (on fait une opposition visuelle). Ce qui fait que le spectateur, pendant leur discours, construit son propre point de vue, défavorable, puisque l’image prouve le contraire de ce qui est dit.

- Le frère va ensuite frapper sa soeur. On le fait la frapper quasiment tout de suite, alors que dans la première version, il y avait une petite engueulade avant : cela met en avant l’aspect arbitraire du geste du frère.

- Après, le frère s’en va, et on reste sur le soeur, en gros plan, en train se pleurer, puis de se reprendre, de se recoiffer... On voit qu’elle souffre, on est face à un être humain, on partage sa douleur.

Deuxième montage du film

On regarde la deuxième version du film : tout à coup, c’est l’histoire de la soeur que nous conte le film, on vit sa douleur, c’est le sujet du film. Les élèves ont vu, en pratique, comment le travail de montage pouvait changer le point de vue. En quelques minutes et quelques manipulations d’images simples, on est passé d’un film qui pouvait prendre une valeur machiste à un film clairement féministe et généreux dans ce point de vue là.

Après

Les enseignants conservent une copie du film, et peuvent la dupliquer pour les élèves.

Apports pour les élèves

- Démystification de la fabrication des images.

- Place de chacun, rôle de chacun pour aboutir à la réalisation du film.

- Vécu vraiment réel du fait que ce qu’on reçoit d’un film est le résultat de manipulations, et n’est en rien mimétique du réel.

- Valorisation d’avoir créé un "vrai" film.