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L’étape internet pour les institutions culturelles

mardi 9 mai 2006, par Benoît Labourdette.

Nouveaux enjeux d’internet

L’internet n’est plus une vitrine, l’internet est devenu un espace réel de socialité. Il y a de plus grands spécialistes du sujet internet que moi. Mais je peux apporter une réflexion au niveau de la transmission de la culture.

Des sites comme allocine.com fédèrent, autour des films, des commentaires, des échanges riches entre les gens. Il y a une construction, sur le long terme, du regard, de l’esprit critique, qui passe par ces espaces d’échanges et de réflexion.

La place des institutions culturelles

Une institution culturelle, c’est à dire un théâtre, un musée, une cinémathèque, un lieu de patrimoine, etc., est un lieu de transmission. Qu’est-ce que la transmission ? C’est le passage de quelque chose à quelqu’un, de l’ordre de l’humain. La particularité de ce qu’on appelle la transmission, surtout dans le contexte de la culture, c’est son double sens, son triple sens même. Un artiste transmet à des spectateurs, qui lui renvoient quelque chose, ce n’est pas, en soi, à sens unique, c’est un échange, sinon, ça ne "passe" pas. L’échange est indispensable à la transmission. Et puis, le troisième sens, c’est ce que les spectateurs en font, après, la façon dont eux-mêmes s’approprient cette émotion, cette information, cet élément de construction personnelle, ou pas (il n’y pas que des bons événements culturels...).

Comment s’opère la transmission aujourd’hui

Aujourd’hui, il y a le moment du spectacle, bien sûr. Mais ce moment est éphémère. Il peut être très fort, oui. Mais, dans notre réel, nous sommes assaillis d’images et de sons, très beaux (une publicité peut être magnifique plastiquement), mais qui ne sont pas dans "l’éthique" de la transmission, qui sont dans la logique de la vente. Et pourtant ils font effet, ils emploient les "recettes" de l’art, ils recyclent, et pourquoi pas, d’ailleurs. Je ne souhaite pas faire une critique facile de la société de la communication audio-visuelle.

Mais, comment trouver sa place, comment redonner sa "place forte", si j’ose m’exprimer ainsi, sa valeur, à l’émotion, à ce moment sincère de transmission ? Comment se repérer puisque tous les messages se brouillent du fait de la profusion d’images qui sont propulsés à nos sens ?

Les lieux de la socialité

L’espace physique autour de nous est saturé, et peine à continuer à être le substrat de notre construction sociale. Ce nouveau lieu de communication qu’est l’espace d’internet, les forums, les blogs, les listes de diffusion, etc., s’impose à nous comme un vrai espace de construction de notre socialité. S’il est si fréquenté, si nécessaire, c’est qu’il nous offre un terrain d’échange, et de transmission justement, disponible, profond, libre (pas seulement) et vaste.

Le continuum que les institutions devraient prendre en charge

Ainsi, par exemple, après avoir vu un spectacle, ou avant, la possibilité d’échange, de partage, de transmissions multiples et riches, ouvert, ne peut pratiquement plus que passer par l’espace d’internet.

La prise en charge par des sociétés privées

Des sociétés privées ont, au fil de quelques petites années, fait le constat de cela, et pris en charge ce besoin vital d’échange des gens. Donc, il y a les forums sur tous les sujets, mais aussi les sites d’échange et de partage de photos, de vidéos. Cela, au fond, même si les intentions des entrepreneurs sont empreintes de démocratie, a toujours un objectif "commercial" à terme.

Le rôle des institutions culturelles dans l’espace internet

Les institutions culturelles, par la qualité de leur travail d’approche, de médiation, de transmission justement, se doivent d’accompagner, dans ce continuum du parcours du spectateur, de l’amateur (dans le sens où l’entend Bernard Stiegler), de construire, de proposer.

Pour qu’un spectacle, qu’un film, qu’une exposition, prenne sens, s’incarne pleinement, de façon juste, et libre, dans le réel de chaque spectateur, il faut que celui-ci ait la possibilité d’échange, de continuité, avant-pendant-après l’événement culturel, de façon "gérée" (quel mot terrible...) par l’institution culturelle, avec ses compétences particulières et précieuses. C’est ainsi que d’une part les gens seront enrichis et que d’autre part le social, c’est à dire aussi le futur public, averti, des productions culturelles, se construit.

Si cette "éditorialisation", ces diretions, cette éthique, des échanges, n’est pas prise en charge par les institutions culturelles publiques, cela sera fait par des sociétés privées, au noms d’intérêts financiers, de toutes façons, car le besoin est là. Et, à terme, le théâtre, ou le musée, qui sera de moins en moins fréquenté physiquement, périclitera.

Les institutions culturelles doivent jouer ce rôle de "guide" dans la forêt de l’offre que l’on trouve sur internet. De guide non pas magistral, mais de guide des échanges. Il faut construire ces espaces éthiques de l’échange, de la transmission. Ils peuvent tellement apporter à chacun : aux gens, au social, pour la construction, et aux institutions pour leur pérennité.

Objectifs concrets pour les institutions culturelles

C’est, à mon sens, extrêmement simple : il suffit que les institutions culturelles proposent des sites internet sur lesquels les spectateurs, tout le monde et les artistes puissent échanger, faire des liens, autour des événements proposés. Et ça y est, même si, au début, il paraît ténu, c’est un tissu social nouveau, valeureux, qui se construit.

Un constat

Les sites internet de bien des théâtres, des cinémas ou des musées sont, en 2006, des sites vitrines, qui peuvent être très sophistiqués d’ailleurs, mais dans lesquels la personne n’a qu’une place de spectateur. Alors, que, précisément, tout l’enjeu d’internet, et profondément pour les institutions et la transmission culturelle, est dans sa capacité d’échange entre les gens.

Demain

Demain, face au principe de réalité, l’Etat demandera aux institutions culturelles des comptes sur le trafic de leur site internet, et la nature de la "valeur ajoutée" pour les citoyens. Les institutions sont plus fragiles qu’on ne le croit. L’Etat, espérons-le, jouera toujours son rôle de "pilote". Et, s’il fait bien son travail, il sera bien forcé, pour son devoir vis à vis du contribuable, de mettre fin à l’existence de ce qui a un coût mais n’a plus suffisamment de "productivité" culturelle et sociale. Souhaitons que cela n’arrive pas. Mais je pense sincèrement que bien des institutions culturelles ont aujourd’hui une étape majeure à franchir pour leur pérennité, et surtout pour la pérennité des oeuvres qu’elles savent si bien transmettre dans leurs espaces physiques.

Un nouveau métier à apprendre

Il y a certainement un nouveau métier à apprendre : le site internet n’est plus un "outil de communication", il doit faire partie intégrante du projet de médiation culturelle, dont le centre n’est pas l’oeuvre, mais la personne qui reçoit l’oeuvre et la transmet.