Accueil > Ressources > Techniques de réalisation > Tourner une scène de dialogue

Tourner une scène de dialogue

jeudi 25 janvier 2007, par Benoît Labourdette.

Comment s’y prendre pour réussir le tournage d’une scène de dialogue ? Je propose ici une méthode de travail fonctionnelle qui permet de produire un résultat de qualité.

Ensuite, bien-sûr, chacun aura son style, sa "marque de fabrique", sa façon toute personnelle d’aborder les choses. Mais il est toujours utile de connaître un peu mieux l’expérience des autres, afin d’enrichir la sienne propre.

Partons par exemple sur une scène de dialogue entre deux personnages dans une pièce.

Structure de la scène

Il est assis dans le canapé et regarde la télévision. Elle entre dans la pièce, elle éteint la télévision, et elle commence à lui parler. Champ contre-champ. Puis il se lève. Ils parlent debout. Ils vont vers la porte. Ils parlent encore un peu devant la porte. Il sort. Elle reste seule.

Les contraintes du tournage

Imaginons que nous ayons déjà des idées de découpage technique, de faire par exemple le champ contre-champ en plongée et contre-plongée, afin de marquer la différence de pouvoir entre les deux personnages.

Imaginons aussi que le temps est très limité. C’est un enjeu assez fondamental dans la réalisation de film, la contrainte de temps. Que ce soit dans une réalité professionnelle ou non, chacun a ses contraintes, on ne peut pas avoir tout le monde pendant tout le temps que l’on veut, donc il faut savoir composer avec la contrainte de temps. Si on n’en tient pas compte, et qu’on essaie de faire le mieux possible en prenant son temps, on ne réussira pas à tourner le film, ou même une scène, en entier.

Le "plan master"

Donc, il faut, à mon sens, commencer le tournage de la scène par ce que l’on va appeler un "plan master" : on cherche une position pour la caméra qui permette de capter l’ensemble de la scène. Et ensuite, dans un deuxième temps, on tournera les "détails", le champ contre-champ, les gros plans, etc. On fait en sorte d’enregistrer en premier lieu la scène dans sa continuité. Cela permet aux acteurs de travailler vraiment leur jeu dans la globalité de l’évolution psychologique de la scène (le faire petit morceau par petit morceau, plan par plan, est très difficile pour les acteurs, car souvent ils ne réussissent pas à trouver leur rythme, leur dynamique, et du coup la scène, une fois montée, ne paraît pas très logique, pas très naturelle).

Le son

En ce qui concerne le son aussi, le plan master nous sera d’un grand secours, car il a la continuité sonore. Cela nous permettra, au montage, de travailler le son plan par plan, pour se rapprocher ou s’éloigner, en termes de sensation auditive, mais tout en conservant une homogénéité sonore dont la bande son du plan master sera l’outil : pour faire des transitions sonores.

Installation du décor

Mais, avant de placer la caméra pour tourner le plan master, il faut tout d’abord installer le décor. Imaginer, déjà sans caméra, les meilleures positions des meubles dans la pièce par rapport à l’action qui va s’y dérouler.

Recherche des cadrages

Puis, avec des "doublures lumière" (des gens qui remplacent les acteurs, car n’oublions pas que les acteurs, eux, pendant qu’on prépare, sont en train de s’habiller, de se maquiller, de répéter leur texte), et avec la caméra, à la main, on cherche les différents cadrages que l’on avait imaginés dans le découpage technique. Il ne faut pas en oublier. Souvent on repense un peu le découpage à cette étape.

Placement du plan master

Et enfin, lorsqu’on a trouvé tous les axes de caméra et déplacé les meubles en fonction, on cherche le plan master. Il faut qu’il soit positionné de telle sorte que d’une part il permette de filmer toute la scène, de façon intelligible (pas avec les personnages tout le temps de dos), et d’autre part il doit remplir la fonction de représenter des plans prévus dans le découpage technique.

Dans l’exemple que nous avons choisi, le plan master nous montre le salon d’un peu loin, mais on y voit tout de même bien l’action de la scène, puis il est parfaitement bien placé pour capter la sortie du personnage masculin, et le personnage féminin qui reste seul.

On cherche donc, encore avec des doublures lumière, la bonne position du plan master. C’est un vrai plan de sécurité. L’idée, et c’est pourquoi on commence par lui, c’est qu’au cas où les autres plans ne peuvent pas être faits, pour une question de temps, ou ne sont pas parfaitement réussis, pour diverses raisons, la scène peut exister dans ce plan master. Il est montable dans le film.

A cette étape je déconseille les travellings, mais par contre, le plus souvent, avec un plan master, on doit faire des panoramiques pour suivre l’action. Porter une grande attention à la hauteur de la caméra, basse, moyenne ou haute, qui donne une perception de l’espace bien différente. Une fois que la hauteur est trouvée, retravailler un peu le décor, placer des objets dans le champ, en enlever. Travailler la construction de l’image à l’intérieur de l’image.

Construction de la lumière

Il faut ensuite construire la lumière. En vidéo, le retour sur un téléviseur est très précieux, il donne une sorte d’objectivité au regard, et est très utile pour faire les réglages.

Le principe pour constuire une lumière, c’est d’abord d’éclairer le décor, au moyen de lampes, éventuellement dans le champ, qui dessinent l’espace, mais dont le but n’est pas d’éclairer les personnages dans leur espace. En fait, le décor est composé autant d’objets que de lumière.

Une fois que ces "effets lumineux" sont faits, généralement les personnages semblent être un peu dans le noir au milieu. En vidéo, il est de moins en moins nécessaire d’éclairer avec des projecteurs puissants type mandarine 800W. Utiliser les lampes du réel donnera souvent des résultats plus justes, plus fins, que les "gros" éclairages avec de grosses lampes. Le moyen typiquement le plus simple pour sortir les personnages du noir est d’allumer le plafonnier ! Et s’il n’y a pas de plafonnier, diriger, vers le plafond, une lampe assez puissante (ça peut être une mandarine), qui va donc produire ce qu’on appelle une lumière d’ambiance, une sorte de niveau lumineux général. Les effets de lumière dans le décor seront un peu moins prononcés, mais généralement, à l’écran, tout à coup l’image existe, a une profondeur, car le fond, le décor, existe en tant que tel du fait de son éclairage spécifique, on lui a donné une présence, et les personnages, du fait de la lumière d’ambiance, sont très visibles aussi, avec un autre statut que le décor, donc une sensation de relief, et ils sont en même temps assez libres de se déplacer dans l’espace. Ils ne "sortent" jamais de la lumière.

Ne pas oublier d’utiliser ce système pour tous les endroits du décor. Car les acteurs vont bouger, vont passer du salon à l’entrée. Le travail sur la lumière en coordination avec le cadrage permet de donner les traits esthétiques au film : on choisit de mettre une lampe dans le champ (mettre une ampoule peu puissante, et la couvrir avec du "spun" si elle est encore trop forte) par exemple, ce qui donne un caractère à la scène.

Répétitions pour le jeu d’acteur

Ensuite, les acteurs doivent répéter leur scène, avec leurs mouvements. Prendre le temps de cette répétition, ils doivent trouver leurs intentions de jeu, la logique psychologique de la scène. C’est le moment le plus précieux, le moment où le contenu se dessine. Tout le dispositif qu’on met en place, c’est pour qu’il puisse y avoir une qualité de travail à ce moment là.

Positions des acteurs

Une fois que les choses sont à peu près fixées, il faut travailler exactement leurs positions pour que le cadrage soit bon : à chaque étape de la scène, leur coller des marques au sol, afin qu’ils se placent aux bons endroits pour que le cadrage puisse être précis. Moment par moment de la scène, le cadreur doit bien vérifier que les positions sont exactes. Souvent, reculer, avancer, aller à gauche ou à droite, de quelques petits centimètres change absolument tout à l’image.

Répétitions techniques

Lorsque les placements sont fixés, il faut que les acteurs répètent à nouveau la scène, mais cette fois-ci complètement techniquement, sans jouer, afin que le cadreur puisse s’entraîner à bien suivre, à bien anticiper les étapes de son travail. Les acteurs peuvent répéter des dizaines de fois leurs mouvements pour les besoins du cadreur. Cela n’a rien de compliqué pour eux, puisqu’ils ne jouent pas, et ça a pour intérêt de leur donner l’habitude de leurs bons placements. S’ils ne l’ont pas, au tournage, emportés par le jeu, ils sortent toujours de leurs places et les cadrages ne sont pas très bons.

Au même moment, l’ingénieur du son, lui aussi, avec sa perche et son casque, répète ses mouvements pendant la scène, pour bien suivre le son, et apprendre à ne pas faire ce qu’on appelle des "bruits de perche".

Tournage du plan master

Une fois que les deux techniciens sont "calés", le plan est prêt à être tourné. Il faut être intraitable sur la qualité du jeu d’acteurs, et aussi sur la qualité du cadrage et du son. Si les acteurs ont joué merveilleusement bien mais qu’ils n’étaient pas dans le cadre et qu’il y avait un camion qui couvrait leur voix à ce moment là, on ne pourra rien faire de la scène.

Lorsqu’une "prise" semble être réussie, en refaire une autre, "de sécurité", et qui va permettre de tenter éventuellement une autre proposition de jeu d’acteur.

Ne jamais couper trop vite la scène à la fin, il peut y avoir besoin d’un peu de durée, pour un éventuel fondu enchaîné. Et rester sur un acteur qui a terminé de jouer, mais qui est encore dans son rôle, produit souvent de très beaux moments pour le film.

Pour lancer le tournage, la méthode, toute simple, est : l’assistant réalisateur demande "silence". Le réalisateur demande "moteur". Le cadreur met en route la caméra, puis, lorsqu’elle a commencé à enregistrer, dit "Ca tourne". Et enfin, le réalisateur dit "action". A la fin, le réalisateur attend donc un peu avant de dire "coupez".

Réglages caméra

Au niveau de la caméra, mettre la balance des blancs en position préréglée, soit sur "lumière du jour" (le petit soleil), soit sur "lumière artificielle" (la petite ampoule). Faire un choix stylistique, et travailler ensuite la couleur des lampes à partir de cette référence de balance des blancs, qu’on conservera toujours identique au niveau de la caméra. Cela donne un étalon. Identique en tous cas dans un même lieu.

Par ailleurs, au niveau de la caméra, il faut mettre l’iris (ou diaphragme), en position manuelle. C’est indispensable si l’on veut pouvoir travailler l’éclairage. Une fois qu’on a trouvé la bonne valeur, on la note.

Tournage des autres plans de la scène

Après que le "plan master" ait été tourné, déjà tout le monde est rassuré, car la scène est "dans la boîte", elle existe. Il n’y a plus qu’à aller réaliser les plans de coupe, les champ contre-champs etc. Cela peut demander du temps, mais chacun est dans "ses marques" :

- les acteurs car ils savent, pour tel petit plan, à quel moment ça se situe dans leur évolution psychologique,

- le chef-opérateur, qui, à partir de l’esthétique du plan master, va chercher à "faire raccord", et pour cela il a l’outil de son diaphragme fixé, de sa balance des blancs définie, de l’ambiance colorée du plan master,

- l’ingénieur du son, car il connaît le son "master", et il va donc pouvoir travailler des variations, "ciseler", si on peut dire, le son par rapport au découpage technique visuel de la scène.

Voici donc une méthode de travail pour tourner une scène de dialogue, qui ne se veut pas un modèle, mais qui est efficace et qui permet d’avoir l’assurance de "mettre en boîte" la scène dans son entier, avec une qualité de jeu d’acteurs et une qualité technique.

- Illustrations : Benoît Labourdette

- Tournage ayant servi de support à la rédaction ce texte : réalisation d’un film en janvier 2007 par un groupe d’élèves d’option cinéma du Lycée de Franconville (95).